Joseph est un médecin Juif alsacien, fier d’être français. Sa carrière commence à Strasbourg au début des années 30.
Inquiet très tôt par ce qu'il se passe de l’autre côté de la frontière, il met en garde de la montée du nazisme et agit contre l’antisémitisme rampant à Strasbourg. Sa clairvoyance n’empêche pas l’inévitable. Evacué dès 1939 avec toute sa famille à Terrasson, en Dordogne, il va aider à l’intégration dans cette région de la population strasbourgeoise, obligée de quitter précipitamment leur ville, à cause de la proximité de la ligne de Maginot.
A l’été 40, interdit d’exercer son métier de médecin, il va s’engager au sein de l’OSE (Organisation de Secours aux Enfants) dans le sauvetage légal des enfants Juifs étrangers des camps d’internement de la zone libre, pour les placer soit dans des Homes d’enfants, soit les faire émigrer.
Fin août 42, le sauvetage des enfants de la déportation (et d’une mort certaine) ne peut se faire alors qu’illégalement, grâce à la création du réseau Garel.Cette résistance civile non armée permettra de sauver 5000 enfants.
Joseph n’a jamais baissé les bras face aux épreuves et aux déceptions. À travers ma recherche, je souhaite transmettre son audace, son courage, sa détermination et cette volonté à toute épreuve face à un environnement on ne peut plus hostile.
« La mort n’est pas synonyme de fin.
Elle est transformation.
On ne cesse jamais d’exister.
À travers ceux qu’on laisse. »
Lorette Nobécourt
Joseph WEILL est né le 3 juillet 1902 à Bouxwiller (Bas-Rhin), près de Strasbourg. La fratrie comprenait un frère aîné, Élie, et deux sœurs, Sarah et Lucie.
1902 - 1919
Il fit ses études primaires et secondaires en allemand, mais son père, le rabbin Ernest Weill, était très francophile et francophone, on parlait donc en français à la maison. Joseph est resté parfaitement bilingue toute sa vie, parlant le français sans accent et l'allemand couramment (sans compter bien sûr le dialecte alsacien). Il a aussi gardé jusqu'à sa retraite l'habitude de se lever à 5h30, car les deux frères étudiaient la Torah et le Talmud tous les matins avant de partir à l'école. Croyant et pieux quoique sans fanatisme, il avait une bonne connaissance des textes sacrés ; il lisait et parlait l'hébreu biblique et l'araméen, la langue du Talmud.
1908 - 1920
Après ses études de médecine à Strasbourg, devenu chef de clinique du Professeur Léon Blum, il se destinait à une carrière hospitalo-universitaire mais en fut écarté par le décès prématuré de son Maître en 1931. Il s'installa donc comme médecin dans le centre de Strasbourg, d'abord rue des Serruriers puis place de l'Université.
Il se fit rapidement une impressionnante clientèle, car il était d'une grande bonté et extrêmement compétent. Il possédait un sens extraordinaire de l'innovation thérapeutique. Souvent il précédait de plusieurs années ce qui plus tard deviendrait une règle établie de prescription. Cette acuité thérapeutique s'alliait à une très grande finesse psychologique. Grâce à l'enseignement de son maître Léon Blum, il était devenu l'un des premiers diabétologues européens ; des malades venaient le voir régulièrement depuis la Belgique ou la Suisse. Il se levait donc tôt le matin pour lire la presse scientifique ou écrire.
1920 - 1930
Joseph se maria en 1928 avec Irène Schwab de Gerstheim ; ses trois fils naquirent en 1929 (Jacques), 1933 (Francis) et 1938 (Dan).
Ses enfants racontent : « Ce fut, croyons-nous, un mariage heureux. Notre mère le déchargea toute sa vie des problèmes matériels, ce qui lui permit de se consacrer entièrement à sa profession et au bénévolat. »
Joseph prenait le petit-déjeuner en famille, puis il faisait des visites à domicile et se rendait à son service à la clinique Sainte-Anne à la Robertsau. Le déjeuner se prenait également entouré des siens, à toute vitesse, souvent interrompu par des coups de téléphone. Déjà les malades sonnaient, et l'après-midi se passait à consulter dans son cabinet. Après dîner, il faisait généralement encore quelques visites, et parfois des malades venaient sonner la nuit en cas d'urgence. Le samedi, il allait à la clinique en se faisant conduire par un chauffeur, ce qui était un compromis entre le respect des lois sabbatiques et la nécessité de s'occuper de ses malades.
La clinique St-Anne fut créée en 1927 dans le but de doter Strasbourg d'un institut catholique après l'hôpital civil et les maternités protestantes et israélites. À son ouverture, l'établissement possède une ferme, une basse-cour et un immense verger permettant d'offrir aux malades des produits alimentaires d'une qualité parfaite.
1928 - 1939
Première édition 1925
Ayant lu Mein Kampf, il était convaincu, dès le début des années 30, que Hitler mettrait ses menaces à exécution et essaya en vain d'alerter les plus hautes autorités du pays. Sa clairvoyance se manifesta en maintes occasions.
En 1933, Joseph a acheté une propriété, Sainte-Radegonde, à Chênehutte près de Saumur, pour y loger une vingtaine de Juifs allemands de la famille d'Irène (sa femme), venus se réfugier en France. Joseph et sa famille allaient y passer les vacances de Pâques et c'est là qu'il donnait le Séder. Les tentatives de ses protégés comme agriculteurs et éleveurs furent toujours déficitaires et engloutirent tout ce que possédait le couple.Presque tous les membres de cette branche badoise de la famille furent arrêtés et déportés en 1942.
1925 - 1939
Les trois frères à Terrasson : Francis, Jacques et Dan, en mars 1940.
Tous les civils durent quitter Strasbourg en 1939, et Joseph WEILL trouva pour sa famille une petite maison à Terrasson, en Dordogne mais tout près de la Corrèze, à 20 km de Brive. Il avait été réformé mais s'engagea volontaire, fut versé dans le service de santé et affecté à Angoulême. Lors de la percée allemande vers le sud il emmena sa femme et ses enfants chez d'anciens patients belges, devenus ses amis, à Villeneuve-sur-Lot. L'armistice signée, Terrasson étant en zone non occupée, il les y ramena.
Démobilisé, il exerça pendant quelques mois, jusqu'à ce que les lois raciales missent un terme à cette nouvelle carrière médicale, très appréciée : les médecins locaux avaient tous été formés avant 1914 et pratiquaient une médecine complètement dépassée.
L'état sanitaire de cette région était médiocre. Il y avait notamment une endémie sévère de fièvre typhoïde. Après l'interdiction d'exercer, des voisins vinrent lui demander des consultations ; il ne voulut pas se faire payer en raison de son statut, mais ils lui firent des dons en nature, du ravitaillement surtout, et rapidement sa clientèle redevint importante. Les autres médecins de la ville se plaignirent en haut lieu, et il dut arrêter.
Il eut une autre activité médicale qui le marqua profondément : celle de médecin dans les camps français de Gurs et de Rivesaltes, où étaient internés les Juifs étrangers promis à Auschwitz. Il y régnait une famine organisée et malgré ses faibles moyens, il put, en médecine comme en diététique, apporter un grand secours. Il arriva même à faire libérer certains internés. Il publia après la guerre, à partir de cette expérience, un précieux petit livre de témoignage : Contribution à l'histoire des camps d'internement de l'Anti-France.
Curieusement, cet homme si lucide alla se faire inscrire comme Juif à la mairie de Terrasson, ce dont il aurait certainement pu se dispenser étant donné l'aide que lui apporta par la suite le secrétaire de la mairie, héroïsme que ce brave homme paya de sa vie. Mais se faire inscrire était une loi française, les WEILL étaient français, ils aimaient leur pays et respectaient ses lois, du moins encore à ce moment, où toutes les illusions n'avaient pas disparu...
1939 - 1943
Par la suite il travailla pour l'OSE, l'Oeuvre de Secours aux Enfants, ce qui le conduisit à de constants voyages. Sa principale contribution, reconnue par tous, c'est qu'il comprit très vite qu'il ne fallait pas laisser les enfants en groupe dans des orphelinats (car de nombreux parents avaient déjà été internés dans les camps français). C'était commode, mais permettrait aux Allemands et à la police française de les arrêter trop facilement.
Sous son impulsion, des femmes et des hommes courageux (dont certains vivent encore, tels Vivette Samuel et Georges Loinger, mais aussi Mr Garel, Andrée Salomon et bien d'autres), un réseau se mit en place : ils plaçaient les enfants dans des familles, souvent à la campagne. Dans ce travail social salvateur, il collabora étroitement avec sa belle-sœur, Fanny Schwab (la soeur d'Irène), basée à Périgueux, qui avait dirigé à Strasbourg avec Laure Weil le Home de jeunes filles de la rue Séllénick.
Fanny et Irène Schwab devant le premier Home Laure Weil, à Strasbourg.
Il fallait aller voir ces enfants régulièrement, apporter de l'argent aux familles nourricières, tout cela dans le secret, au prix de dangers quotidiens. Un cloisonnement sévère devait empêcher le cas échéant les aveux compromettants sous la torture. Des milliers d'enfants furent ainsi sauvés, dont certains furent envoyés en Suisse. Il eut la joie d'en rencontrer un certain nombre, devenus adultes, en Israël. Ils lui remirent une médaille de reconnaissance.
1940 - été 1942
La fin de l'été 42 a été un tournant dans leur résistance. Ils sont passés à la désobéissance civile après la commission de criblage de Vénissieux, où ils ont pu sauver, sur le fil, 108 enfants. Après ces trois jours et trois nuits à Vénissieux, Joseph demanda à Georges Garel de créer un réseau de sauvetage des enfants illégal, le seul moyen de leur sauver la vie. Il s'agissait de disperser les enfants des Homes, devenus de vrais pièges, dans des lieux non-juifs en France ou, à la marge, les faire passer en Suisse grâce à Georges Loinger, le passeur de frontières.
Le réseau Garel et d'autres réseaux de sauvetage arriveront à sauver 5000 enfants d'une mort certaine.
été 1942 - été 1944
Leur passage clandestin le long de la voie ferrée, Genève est juste là. Ruth Fivaz Silbermann, historienne Suisse, a pu m’y emmener en 2011.
Son fils aîné, Jacques, raconte :
« En avril 1943, la Gestapo vint à la maison. Notre père était en déplacement. Ils ne nous arrêtèrent pas, menaçant simplement : "Nous reviendrons". Aussitôt ma mère téléphona un message codé à mon père.
Le lendemain, nous prenions le train pour Valence où nous le retrouvâmes au foyer d'une famille amie et courageuse d'industriels bien introduits où nous attendîmes de vrais faux papiers. Mon père devint Jean Valois, né à Tours. Sous cette identité d'emprunt nous gagnâmes Annemasse où nous attendîmes dans un hôtel. Le premier jour, sortant prendre l'air, nous tombâmes sur une connaissance qui s'exclama bruyamment : "Ah ! Docteur Weill, vous ici ?" Ensuite nous nous terrâmes.
Grâce à ma tante Sarah mariée à un Suisse, nous avions des visas d'entrée en Suisse mais, évidemment, pas de visas de sortie de France. Nous traversâmes la frontière clandestinement sans trop d'encombre, en pleine nuit, à travers des barbelés, avec notre plus jeune frère qui n'avait que cinq ans et qui perdit une chaussure dans l'opération. Ce passage de frontière réussi eut en lui-même un caractère miraculeux, car il est apparu après la guerre que la passeuse livrait certains groupes : elle a été poursuivie et fusillée.
Après un passage dans un camp de transit nous résidâmes à Genève. Mon père garda le contact avec l'OSE, et traversa plusieurs fois la frontière pour apporter des fonds à la Résistance française, grâce à un contrebandier reconverti. ; il eut aussi l'occasion de travailler avec des œuvres sociales américaines. Le passage du représentant de l'une d'elles dans le camp soviétique lui valut d'être interrogé et mis en garde par la CIA après la Libération. Il tombait évidemment des nues ! »
avril 1943
Au printemps 1943, Joseph et sa famille, poursuivis par la Gestapo à Terrasson, en Dordogne (où ils habitaient), prirent la décision de passer en Suisse. Après une halte à Valence pour faire de faux papiers et attendre le visa d'entrée en Suisse, ils arrivèrent à Genève début avril 1943.
À Genève, Joseph eut une double tâche. D'abord, il dut assurer le financement, depuis Genève vers la France, de la cache des enfants dans des milieux non-juifs et, pour certains d'entre eux, le passage en Suisse. Ensuite, il s'occupa de l'après-guerre et de l'accueil des "personnes déplacées" (les déportés), en formant en Suisse des équipes médicales et sanitaires.
1943 - 1945
Dans l'ordre : Jacques, Joseph, Francis, Dan et Irène.
Après la guerre, ils s’installèrent pendant deux ans à Paris, où il se constitua rapidement une clientèle appréciable. Mais il ne parvint pas à trouver l'équivalent de sa chère clinique Sainte-Anne, et en 1947 revint à Strasbourg.
1945 - 1947
Joseph, dans son cabinet médical à l’ ESCA.
Ils habitaient à l'ESCA, rue des Pontonniers. Outre son activité médicale intense, Joseph fut président du Consistoire du Bas Rhin. En cette qualité, il reçut avec les dirigeants le Président de la République René Coty venu inaugurer la synagogue des Contades. Quelques années plus tard il reçut, dans la même synagogue, le Général de Gaulle en déplacement présidentiel à Strasbourg. Des photographies témoignent de ces événements.
Lorsqu'il prit sa retraite, il décida de quitter Strasbourg, car autrement il n'aurait pas pu résister aux sollicitations de ses malades. L'un d'entre eux, émigré au Canada, le fit venir à ses frais car il n'avait confiance qu'en lui. Cela montre sa popularité, méritée et justifiée.
1947 - 1970
Joseph dédicaçant son autobiographie à mes parents (début des années 80).
Il se retira près de Besançon, dans une propriété mitoyenne de celle de l'un de ses enfants. Irène mourut brutalement en 1981. Il lui survécut, mais sa santé se détériora peu à peu, et lui-même quitta ce monde sept ans plus tard, regretté et pleuré par ses nombreux amis, ses connaissances et ses anciens patients.
Ses enfants racontent :
« Ce fut un homme remarquable dont l'un des principes conducteurs était "qu'il faut toujours tenter quelque chose". Nous, ses trois fils, qui avons entretenu les meilleures relations avec lui jusqu'à son dernier jour, pouvons en témoigner. »
1970 - 1988